Par Nicole Caligaris

Ce qui me rend ces mélodies inconnues si familières, peut-être, c’est que dans son économie géniale, taillée par des siècles de bouche à oreille, leur structure correspond, comme celle des contes et des mythes, à des schémas transposables à différentes cultures et qui sont au fond l’expression de notre espèce. Même mélancolique, cette musique inscrite dans le cercle harmonieux des proportions humaines exprime l’allégresse de remplir ces proportions, cette capacité respiratoire, cet échange permanent entre l’air et le corps, entre le sol et le corps.

En mêlant au jazz des chansons anciennes, ce répertoire combine la musique qui déstabilise avec celle qui fait entrer dans le grand bercement d’enfance, dans un balancement que le corps sans le savoir a toujours connu, le beau rouler qui ne fera jamais défaut parce que son mouvement est inscrit dans les artères des hommes dont le corps tient à la terre, et marche. Et quelquefois vacille, quand il est tard et que les comptoirs commencent à baisser les lumières.

C’est sur la ligne perturbée de ce vacillement que se produit cette musique. J’y passe de l’équilibre heureux, serein, vécu depuis toujours, à la turbulence, à la joie de l’effusion et de l’intensité. Soulevée par le meltem du jazz, elle quitte ses bases sûres, elle abandonne la forme première de la mélodie pour d’autres paris, d’autres rythmes, d’autres couleurs, une relation plus équilibriste entre l’élan et la cadence.

L’énigme, c’est qu’il se dégage une impression d’ensemble, à l’écoute de ce fonds disparate qui va puiser dans des géographies, dans des périodes qu’on pourrait croire incompatibles. Et en ce moment, l’impureté, le créole de ce répertoire m’apparaissent plus précieux que jamais.

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Nicole Caligaris